European Union Prize for Literature

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Winning Authors

Gast Groeber, Luxembourg

About the author:

Gast Groeber grew up in Hollerich, Luxembourg, where he went to primary school. After graduating from high school in 1980, he studied primary education at the Institut Supérieur d'Études et de Recherches Pédagogiques in Walferdange, Luxembourg. From 1982, he taught at a number of primary schools in Luxembourg City. Since 2007, he has been head of the Centre Technolink in Luxembourg City, a division of school administration, which is in charge of equipping schools with computers, internet and new technologies.

Publishing house:

Op der Lay
25, rue d'Eschdorf
9650 Esch-sur-Sûre
Luxembourg
Tel.: +352 83 97 42
www.opderlay.lu

Agent / Rights Director:

Robert Gollo Steffen
opderlay@pt.lu

Translation deals:

Author contact:

https://gastgroeber.blogspot.com/
https://www.facebook.com/gast.groeber

Book awarded:

All Dag verstoppt en aneren (One Day Hides Another)

Synopsis:

Every day, the one before and the one after, every day is everyday: a day of reminiscences of the past and a day of anticipations of the future. Every day something transpires. In these nine short stories by Gast Groeber, we discover all kinds of people who live a day that changes their everyday life. Groeber's texts mirror modern Luxembourg, whatever the setting. Written in an innovative style, Groeber's third book confirms his ability to depict Luxembourgish reality in a masterful way.

Excerpt:

Un samedi ensoleillé

Traduit du luxembourgeois par Nathalie Ronvaux

Les premiers rayons de soleil se faufilent par la vitre de la fenêtre.

La lumière jaillit et tire un homme de son sommeil. Il gesticule et se tourne deux fois. Puis attrape son téléphone portable. Huit heures.

Il s’extirpe de son lit. Se frotte les yeux.

On est samedi matin.

Lorsqu’il arrive dans la cuisine, il branche la machine à café. Prend la corbeille à pain et constate qu’il ne reste plus que du pain rassis ! Il se fait couler un café serré.

Le livre lui revient en mémoire. La veille au soir, il s’était endormi en lisant.

Il sourit. Bien sûr, voilà pourquoi le volet était resté ouvert. Voilà donc la cause de son réveil matinal.

Il boit une gorgée, retourne dans la chambre à coucher. Revient muni de son livre et de sa paire de lunettes. Son café fume toujours. La vapeur se dégage lentement de la tasse en porcelaine et diffuse l’arôme dans la pièce.

Au marque-page, il ouvre son livre et feuillette en arrière. Ses yeux parcourent le texte. Oui, il se souvient. Ce personnage, John, subit une chimiothérapie. Tous veulent prendre soin de lui tant et si bien qu’il a maintenant pitié d’eux. Étrange ce livre ! Excellente narratrice!

Il réfléchit. Le récit se déroule entre Berlin et Vienne, ce qui ne manque pas de susciter son intérêt de lecteur.

Depuis trois ans et demi, il entreprend des séjours dans des capitales européennes. Un projet qu’il s’était promis de réaliser. À plusieurs reprises, il avait visité Berlin et Vienne. Le marché de Hacke, l’île aux Musées, la cathédrale Saint-Etienne, le Museumsquartier !

Il tâte à nouveau le pain.  Dur comme la pierre. Et ce, en ce samedi matin au ciel ensoleillé.

Pas une tranche de pain frais !

Il va donc devoir se rendre au village, chez le boulanger. À cette heure, il ne devrait pas y avoir trop de monde. Mais avant, il doit prendre une douche.

Puis il se rase, se brosse les dents, se regarde dans le miroir. Tout va bien !

En chemin, il profite pleinement du ciel bleu.

Dans un jardinet, un rougequeue à front blanc s’envole d’une haie. Phoenicurus phoenicurus, insectivore zélé qui revient chaque année dans nos contrées. En septembre, l’oiseau s’envole pour le soleil saharien en Afrique. D’une certaine façon, il représente le parfait travailleur immigré. C’est peut-être bien pour cette raison qu’il a été nommé en Suisse en 2009, l’oiseau de l’année, et en Allemagne en 2011.

Un sourire apparait furtivement sur son visage.

Quant à lui ? Et bien, lui, dans son village, il est l’oiseau de mauvais augure et ce, chaque année, depuis quatre ans !

Il a ralenti le pas. Il secoue la tête, lève les yeux dans la lumière azurée.

Depuis l’horizon, le disque lunaire impose sa blancheur repue.

De nombreuses voitures stationnent déjà devant la boulangerie.

Il inspire un grand bol d’air frais et ouvre la porte. À l’intérieur une demi-douzaine de personnes.

- Bonjour.

La vendeuse répond, poursuit ensuite la commande de sa cliente. Tout est calme.

Il s’arrête devant le rayon presse. Regarde la une des journaux. Les photos et les sous-titres. Cherche les titres annonçant les dernières catastrophes. Extrait un cahier week-end du rayon.

Les gens parlent-ils à voix basse depuis qu’il est entré ? Est-ce le fruit de son imagination ?

Qu’a dit son psy ? Éviter l’anticipation négative.

Il rejoint la file. Regarde son journal et lit les titres de la une.

Une petite fille devant lui se retourne. Avec curiosité elle le regarde, lui sourit.

Magnifique. Des yeux pétillants et un visage rayonnant. Un sourire éclatant !

Il a la chair de poule.

Pourvu qu’il n’arrive rien à cette petite!

La fillette s’agrippe à une main. Celle de sa mère qui l’accompagne et qui maintenant, avec douceur, la rapproche d’elle.

Il attend son tour et lorsqu’un client est servi, il avance à petits pas.

- Au revoir et merci. Il avance de trois pas.

- Au revoir, bon week-end. Il avance encore de trois pas.

- Au revoir, merci, bien le bonjour chez vous. Encore trois pas !

D’autres personnes se sont rajoutées à la file.

- À bientôt. Au revoir. Trois pas.

C’est maintenant au tour de la petite fille et de sa mère. Elle est particulièrement concentrée. Appuie son doigt sur la vitrine et choisit une viennoiserie. Elle se lèche les babines.

- Merci, au revoir. Cathy tu dis au revoir ? Trois pas en avant.

Il est face à la vendeuse. Elle lui sourit.

- Deux petits-pains et ce journal. S’il vous plaît.

- Voici. Quatre euros quatre-vingts.

- Merci. Au revoir.

- Au revoir.

Un jeune homme lui dit également au revoir. Il vient sûrement d’emménager.

Lorsqu’il ouvre la porte et la franchit, tout est silencieux. Il inspire profondément. À l’intérieur, il avait l’impression d’étouffer.

De retour dans sa cuisine, il tartine le pain frais. L’odeur du pain se répand dans ses narines. Il ajoute de la confiture de quetsches. Il se sert une tasse de café et décide de déjeuner sur sa terrasse.

Un merle, Turdus merula, siffle gaiement. Un grillon, Gryllidae, stridule et répond aux pépiements.

Il se souvient d’un article qu’il avait récemment lu. Les grillons femelles marquent leurs partenaires, afin de les reconnaître, d’une substance olfactive. Ainsi, elles évitent de s’accoupler avec le même partenaire et assurent la pluralité génétique des générations à venir.

Un sourire s’esquisse sur son visage. Portait-il déjà, avant sa naissance, le parfum de toutes les femmes de cette terre ?

Il prend son livre, lit quelques pages, déguste son café. Quel calme! La chaleur du soleil détend chaque fibre de son corps.

Il a lu deux chapitres supplémentaires, retourne à présent dans la cuisine. Il a envie d’une autre tasse de café. Le sachet du boulanger est là. Lorsqu’il le voit, il pense aux clients de la boulangerie. Ces visages de bouledogues fermés, ces regards froids et ce silence. 

Une bouffée de colère assaille son cou et ses joues.

Putain de village. Que de ragots. Médisances à pattes d’araignées.

Et brusquement, elles réapparaissent.

Ces images!

Il prend appui avec ses deux mains sur la plaque de travail.

Retour en arrière!

Il inspire profondément. Essaie d’empêcher que les images resurgissent. Mais ça ne s’arrête pas.

Il ne peut pas l’éviter. Elles refont surface.

Ce gamin qui trébuche. Un bruit sourd sur le capot.

Lorsque le véhicule s’immobilise, il ne voit plus le garçon, pas même dans les rétroviseurs.

Frein à main tiré, moteur éteint, il descend du véhicule.

Le garçon gît à côté de la voiture. Le sang coule le long de sa tête.

Téléphone portable, 112, accident, vite. Détails, localité, rue. Ensuite, 113, les mêmes informations urgentes.

Il regarde à nouveau cette tête. D’un côté, crâne ouvert. Flots de sang. Corps immobile.

Il perçoit le sanglot de l’autre gamin.

Ces secondes fatales lui reviennent en mémoire.

Il roulait tout au plus à trente. Avait entraperçu les deux garçons, l’un avait fait un croche-pied à l’autre et l’avait ensuite poussé. Il a freiné, mais il était déjà trop tard.

Le choc était assourdissant. Il avait vu la tête et la touffe de cheveux rebondir sur le capot.

Quel âge avait ce gamin ? Dix? Onze? Douze ans peut-être? Il n’a jamais su estimer l’âge des enfants.

L’autre garçon s’était assis sur le trottoir. Des spasmes secouaient son corps. Larmes sans fin. Était-il l’ami du petit ? Son camarade de classe? Son voisin ?

Immédiatement, après avoir fait le croche-pied, il avait vu la voiture. Ses yeux se sont écarquillés. Il a crié. Mais l’impact avait aussitôt eu lieu.

Déjà, les premiers badauds des maisons alentours les entouraient.

- A-t-on prévenu l’ambulance?

- Quelqu’un a-t-il des notions de premier secours?

- Et la police ?

- Quand on voit à la vitesse à laquelle ils roulent par ici!

- C’est le petit Schmitt!

- A-t-on averti les parents?

- Il vit encore?

Les gyrophares se sont engagés dans la rue. Deux médecins ont pris la victime en charge. L’un d’eux, la mine déconfite, est, sans délai, reparti en ambulance avec le gamin accidenté. L’autre, s’est occupé du deuxième gamin et du conducteur. Tous les deux en état de choc. Ils ont été emmenés par une deuxième ambulance. La police a pris des photos, a marqué la scène à la craie. Et suite à l’appel de l’hôpital, ils ont alerté le juge en raison de l’enquête scientifique.

Combien de fois s’est-il remémoré cette scène ? Même bien après les séances chez le thérapeute.

Toujours, comme si c’était la première fois.

Le bruit sourd sur le capot. La touffe de cheveux qui rebondit. Les sanglots de l’autre garçon.

L’affaire a été portée devant le tribunal.

Il n’y avait que deux témoins.

Le premier ne pouvait pas témoigner, il était traumatisé. Un enfant traumatisé, pâle, le regard vide.

Le deuxième était le conducteur, lui.

Il a réitéré le témoignage qu’il avait fait auprès de la police, que le petit avait couru sur la chaussée sans regarder. Il avait freiné, mais il était déjà trop tard. Il roulait maximum à trente. Si seulement il avait roulé à soixante ou soixante-dix, il aurait évité le gamin !

Puis les experts ont été entendus. Ils ont confirmé la vitesse. Distance de freinage. Impact. Angle d’impact et lésions. Zéro gramme d’alcool dans le sang. Aucune trace d’une quelconque autre substance médicamenteuse ou narcotique.

Le juge l’a innocenté.

L’a déclaré non coupable.

Un mort. Un enfant. Un enfant mort. Un non-lieu.

Les parents de l’enfant n’ont pas donné suite. Ils avaient perdu leur fils. Le destin les avait frappés de plein fouet.

Peu après l’accident, ils ont déménagé.

Un village a ses propres lois.

Un non-lieu est inconcevable.

Un accident ? Un hasard ?

Peu importe, les gens ont besoin d’un coupable. Si le tribunal fait défaut, alors le village s’en chargera. Dans le cas contraire, la cohésion de la communauté est en danger. Cela va de soi, l’accusation contribue à l’unité d’un clan.

Après l’accident, les fondamentalistes sont montés au créneau. Des militants pour moins de circulation, pour plus de contrôles, pour plus de sécurité pour les enfants. En réalité, ils étaient peu nombreux, on pouvait les compter sur les doigts d’une main. Mais dans la communauté, personne n’avait le courage de mettre leurs arguments en doute, de mettre les militants en doute. Ceci aurait été un affront, un affront à l’égard de la mémoire d’un enfant mort.

Une société a besoin d’un coupable, ne serait-ce que pour expier ses propres péchés.

Et le village constitue une microsociété.

Ici, on ne pardonne qu’à condition qu’une autre faute soit révélée, qu’un nouveau coupable soit désigné.

D’ici là, dans son quartier, dans son village, à l’épicerie, chez le boulanger, et à ses propres yeux, il reste coupable ! Et ce, depuis quatre ans.

Les jours de la semaine, quand il se rend en ville pour travailler il est en mesure d’oublier, mais dès qu’il voit le panneau d’entrée de son agglomération ça lui colle à nouveau à la peau.

Parfois, cela lui est insupportable. Alors, le temps d’un week-end, il s’envole à destination d’une grande ville, se fond dans l’anonymat de la foule et jouit de son innocence.

Deux ans après le procès, il avait croisé le garçon qui avait été témoin de la scène. Le gamin est venu vers lui, lui a donné la main, a dit merci, et est immédiatement reparti.

Merci !

Il secoue la tête, se tourne vers la machine à café, l’enclenche.

Il ferme les yeux et boit son café.

Merci !

Ce n’était pas pour qu’on lui dise merci qu’il n’avait rien dit, ni à la police ni au tribunal, à propos du croche-pied.

Il s’agissait de deux gamins ! La rumeur disait qu’ils étaient meilleurs amis. Onze et douze ans.

Personne ne sait ce qui s’est réellement passé. Ce qui est certain, c’est que l’un d’eux, fou de rage et sans réfléchir, a fait, à l’autre, un croche-pied.

Qu’aurait-il dû faire ? Détruire une deuxième vie ? Livrer au village un coupable?

Un jour, les parents du garçon l’ont invité. Leur fils leur avait confié ce qui s’était passé. Ils voulaient le remercier.

Il ne voulait aucun remerciement. Avait seulement essayé d’épargner la vie d’un jeune garçon. Deux vies avaient été détruites par ce tragique hasard. C’était bien assez.

Peu après, eux aussi ont déménagé, avec leur fils, de l’autre côté de la ville.

Depuis, pour les fêtes, ils lui envoient une carte de vœux.

Noël. Merci !

Pâques. Merci !

Vacances. Merci !

Noël. Merci !

Pâques. Merci !

Vacances. Merci !

Noël. Merci !

Pâques. Merci !

Il s’approche du tableau d’accrochage. Regarde les cartes de vœux. Compte les mercis.

Puis se sert un nouveau café.

Ce qui est arrivé, est arrivé.

Le hasard a fait de lui le coupable d’un non-lieu.

Il ne veut pas fuir.

Sur sa terrasse ensoleillée, il se sent bien.

Son regard suit le vol d’un avion, qui dans le ciel bleu, abandonne une trainée blanche.

Il devrait peut-être repartir.

À Berlin ou à Vienne.

Il prend son livre et met ses lunettes.

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Esch/Sauer: Op der Lay, 2012.

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Esch/Sauer: Op der Lay, 2015.

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Esch/Sauer: Op der Lay, 2010.